
Léa travaille principalement au contact des gens. Leurs voix lui offrent de nouveaux regards et de nouvelles perspectives. Lorsqu’elle découvre un nouveau lieu, elle ne cherche pas seulement à le regarder avec ses propres yeux : elle prend aussi le temps de rencontrer celles et ceux qui l’habitent et d’écouter la manière dont ils le perçoivent.
Je lui ai demandé pourquoi elle s’intéressait autant aux histoires de personnes qu’elle ne connaissait pas. Elle m’a répondu qu’elle pouvait trouver suffisamment d’informations dans les livres ou sur Internet. Ces informations sont peut-être plus précises et plus organisées, mais elle préfère apprendre du monde à travers les expériences réelles des personnes, avec leurs ressentis parfois désordonnés, contradictoires ou spontanés.
Je crois que cette manière d’être au monde se retrouve profondément dans sa façon de travailler. La photographie est pour elle une manière d’observer avant d’agir, de prendre le temps de regarder avant de chercher à comprendre. Mais surtout, elle semble être une manière d’entrer en relation avec les autres. Ses photographies ne naissent pas seulement d’un regard posé sur quelqu’un : elles sont souvent le résultat d’un temps partagé, d’une rencontre et d’une conversation.
Un exemple qui montre particulièrement bien cette manière de travailler est son projet je, tu, il, elle, NOUS., réalisé avec les apprenants en français langue étrangère de l’association Babellium, à Quimperlé. À travers plusieurs temps de travail collectif, Léa a invité les participants à mettre d’abord leurs pensées et leurs intentions en mots, puis à les traduire en portraits. Mais elle ne s’est pas contentée de se placer derrière l’appareil pour les photographier : elle a choisi de laisser les participants se photographier eux-mêmes, les uns les autres.
Pour Léa, le portrait devient alors quelque chose qui se construit à plusieurs : il ne s’agit plus seulement de regarder l’autre, mais de se regarder mutuellement.
Ce qui m’intéresse chez elle, c’est qu’elle ne cherche pas simplement à recueillir la parole des autres. Elle leur laisse une véritable place dans la construction de son travail. Même lorsque leurs opinions sont différentes des siennes, elle ne cherche pas forcément à les ramener vers son propre point de vue. Elle semble plutôt accepter que plusieurs vérités puissent exister en même temps. Peut-être parce que nous sommes tous, d’une certaine manière, les auteurs de nos propres histoires, elle préfère laisser aux autres la liberté de raconter et de suivre leur propre chemin. Dans cette perspective, la rencontre n’est pas seulement un moyen de produire une œuvre : elle devient une partie de l’œuvre elle-même.
C’est peut-être aussi pour cela qu’elle accorde autant d’importance aux personnes qui ne se définissent pas comme artistes. Une conversation, un souvenir ou une expérience personnelle peuvent alors devenir une manière de comprendre le monde et d’y prendre place.
Ainsi, les yeux avec lesquels Léa regarde le monde ne sont peut-être pas seulement les siens. Les relations qu’elle construit à travers son travail lui permettent de voir un même monde à travers une multitude de regards, de souvenirs et d’expériences. Peut-être que son travail consiste moins à montrer aux autres ce qu’elle voit qu’à apprendre à voir autrement grâce à eux.
