
Photographie de Laure-Anne Robine. Vue de la carte L’Océan Unique du collectif ENSADERS.
Du 14 février au 17 mai 2026, s’est tenu à la galerie du Faouëdic, à Lorient, l’exposition Tara, naviguer pour créer.
Lors de la période de montage, le 28 janvier 2026, trois étudiant·e·s, Lola, Florian et Anna, ont rencontré Yann Bagot et Nathanaël Mikles. Les deux artistes font partie du trio composant le collectif ENSADERS, Kevin Lucbert étant le troisième. Yann et Nathanaël sont venus directement sur place pour concevoir la fresque L’Océan Unique avec l’aide de deux stagiaires de l’EESAB. La carte est une commande de la Fondation Tara Océan. Elle a déjà été créée à l’occasion de l’exposition TARA, l’art et la science pour révéler l’océan au CENTQUATRE-PARIS (fin 2024).

Photographie de Lola Coulmy.
Lola Coulmy (L) : Est-ce que vous travailliez déjà ensemble à l’école ?
Yann Bagot (Y) : Oui, on a commencé à travailler ensemble en étant étudiants, sans avoir de projet prédéterminé.
Nathanaël Mikles (N) : Tout à fait, et puis en sortant des études en 2008, on s’est serré les coudes et on a travaillé beaucoup à trois.
Y : Cela nous a permis de faire des projets différents de ce qu’on fait individuellement. Les choses ne s’empêchent pas l’une l’autre.
L : Et le nom du collectif vient d’où ?
N : C’est une blague, parce qu’on était à l’école des Arts Décoratifs de Paris. Donc, le nom de l’école est l’ENSAD, et nous, nous sommes L’ENSADERS.
L : Quel est votre processus de création au sein d’ENSADERS ? Comment vous procédez sur la répartition des éléments à dessiner ? Est-ce que ça se fait instinctivement ?
Y : Faut qu’on appelle Kevin pour savoir quoi répondre (rire).
N : À vrai dire, il y a quelques règles du jeu à respecter. On se retrouve autour d’une table, au début de la journée, tout le monde propose des idées. En griffonnant sur des feuilles de papier, on se met d’accord sur la composition, l’outil, la couleur, une échelle d’éléments, la présence des personnages. Ensuite, on dessine tous les trois simultanément. On change de place régulièrement. Le dessin se construit au fur et à mesure aussi avec le regard des uns et des autres.
Y : Le cœur de notre production, ce sont des formats 50 x 65 cm qu’on fait sur une table. On est fidèles à ce format, il nous convient physiquement, plastiquement, il est à la taille de notre atelier, de nos outils. Parfois, on fait des œuvres in situ en grand format avec Nat et Kevin… On a déjà travaillé sur une peinture qui mesure 15 mètres de haut, vraiment dans l’espace public, dans la cour Nanterre. Chaque fois il y a le même type d’action.
L : Faites-vous des projets ou des ateliers collectifs ? Est-ce qu’il s’agit du même procédé ?
N : On n’ouvre pas notre collectif à d’autres personnes quand il s’agit de projets de commande ou de projets qu’on signe ENSADERS. Néanmoins, on fait des ateliers très souvent avec des jeunes, des enfants, des adultes. Dans ce cas, il n’y a jamais personne qui reste en dehors. C’est important que tout le monde soit vraiment mobilisé, parce que c’est beaucoup une question d’énergie collective.
Y : Aussi, il n’y a pas de création de petit territoire. On tourne régulièrement, pour pas qu’une écriture soit prédominante.
L : Autrement, cela se voit aussi ?
Y : Ça se voit forcément. Même si on se connaît bien, on a quand même des personnes différentes. On tourne régulièrement, toutes les deux, trois, cinq minutes. Comme ça, on est obligés de compléter les dessins des uns et des autres et d’accepter ce qu’on n’a pas fait aussi. Et d’essayer de faire des choses bonnes pour que nos copains soient contents de reprendre nos traits, et de ne pas laisser des trucs.
N : Voilà, chacun essaie de donner le meilleur de lui-même. Néanmoins, de pas subir non plus une pression énorme. Il faut prendre du plaisir.
L : Il faut accepter de ne pas finir quelque chose de parfait ?
Y : Nos dessins sont des foules d’imperfections.
N : Oui, c’est vrai ! (rire)
Y : Ce sont vraiment des jeux de rythmes aussi, il peut y avoir un personnage qui est entre guillemets bien dessiné avec des détails, des ombres, et à côté une espèce de tache colorée avec deux gros yeux et ça nous fait marrer. C’est entre l’apparence, ce qu’on ressent, ce qu’on perçoit de l’un et l’autre, des jeux de différence et de diversités.
N : Des accidents aussi…
L : Comment vous choisissiez les thèmes abordés ?
Y : En fait, on travaille nos dessins originaux lors des résidences. On se mets dans une bulle de projet ENSADERS, constitués de foules de détails, de quantités de choses. On ne sait jamais quand on se voit, quel va être le projet, sauf pour un projet comme Tara, où on sait qu’on a un projet qu’on a déjà bien préparé en amont techniquement, plastiquement. Il y a vraiment des informations : des trajets de la Goélette, un rapport à l’espace… Mais sur nos projets personnels, chaque matin, on trouve des thèmes qui nous amusent.
N : On dit souvent qu’on travaille sur les merveilles et les excès du monde d’aujourd’hui …
Y : Et les contradictions ! (rire)
L : Vos dessins sont assez fournis, pourquoi ne laissez-vous pas du vide ?
Y : Alors, il y a des dessins où il y a du vide, mais ce ne sont pas ceux que les gens connaissent. (rire) Parce qu’on les sort rarement, mais il y en a vraiment qui jouent avec des formes de vide qui circulent, des promenades, des chemins, etc. En fait, c’est vrai que, comme on est trois, il y a souvent une forme d’abondance. Comme on vit quand même dans des grandes villes, entre Berlin, Paris et d’autres, on est abreuvés d’hyper-connexion, de folie internationale, de quantité de choses… En collectif, ce qui nous amuse de traiter, c’est plutôt la quantité de choses, qu’on reçoit, qui circulent autour de nous, des folies et compagnie, que des douces merveilles qu’on regarde lentement.
Florian Truillet (F) : Je vais plutôt vous poser des questions sur la collaboration avec la fondation Tara Océan. Tout à l’heure, vous évoquiez le fait, qu’il s’agisse vraiment de la fondation Tara qui vous a commandé une carte ?
Y : Effectivement, c’est une commande précise de faire une carte inspirée par une projection d’un cartographe qui s’appelle Spilhaus, créée par l’océanographe Athelstan Spilhaus en 1942. Cette projection propose la vision de l’océan unique, comme si on regardait en dessous de l’Antarctique et comme si tout le continent américain était divisé en deux. Donc, le canal de Panama se trouve en bas à droite et en bas à gauche, et il se reliera si on redresse la carte. Dans le cadre de l’exposition Tara, l’art et la science pour révéler l’Océan, on avait remodelé la projection Spilhaus pour adapter la carte aux mesures du mur du Centre 104 à Paris. Une carte n’est plus qu’une projection sur un plan. On se rend compte aussi à quel point toutes les cartes sont fausses.
F : Tout à fait … Est-ce qu’avant cette commande, vous aviez cette envie de traiter de l’océan d’une manière ou d’une autre ?
Y : En outre, on a souvent fait des cartes, des zones sans limites. Il y a un lien avec l’espace et la représentation de l’espace, de la perspective qui est toujours permanente dans nos dessins ENSADERS.
N : Ça fait partie des choses qu’on fait depuis qu’on est étudiants : faire apparaître des mondes comme des cartes de jeux vidéo, en perspective cavalière. Et notre lien avec l’océan dans le collectif est un rapport d’imaginaire et d’inconnu.
Y : On se rend compte très rapidement, en puisant dans les livres, qu’il y a un imaginaire gigantesque dans la mer, qu’on a tendance parfois à oublier.
F : Il y a une dimension moins satirique dans les représentations des figures, éléments de la mer de la carte, pourquoi ?
N : On s’adapte au public et au lieu dans lequel on travaille. Dans le cas de la collaboration avec Tara, il s’agit d’une dimension d’information, de représentation cartographique. L’idée était qu’elles puissent bien représenter la fondation et être à la hauteur du message porté par les scientifiques de façon douce.
F : Yann, tu étais en résidence à bord de Tara, où vous avez eu deux pratiques de dessin différentes. Il s’agit d’une approche du dessin très différente de celle de la cartographie. Est-ce que vous adaptez votre technique de dessin naturellement à un projet, ou alors est-ce que vous prenez votre temps ?
Y : Ma ligne personnelle se trouve souvent dans les paysages à l’encre de Chine. Ça fait une quinzaine d’années que je travaille beaucoup à l’encre de chine. J’avais fait un diplôme en gravure à l’ENSAD. Gravure et livre d’artistes. C’est la continuité de ce travail, autour des noirs, des morsures… je suis vraiment inspiré par les territoires naturels, les paysages.
F : Durant ta résidence sur Tara tu avais une occasion de recourir à ta pratique ? Il s’agit d’un travail autour des micro-organismes ?
Y : Donc, à bord de la goélette Tara, j’ai pu me consacrer à cette pratique-là. Dans l’exposition à la galerie du Faouëdic, il y a quatre dessins du flot marin que j’ai peint sur le pont, il s’agit des Flots, mer Baltique ♯16, mer Baltique ♯30 et Horizon. Il y avait une autre petite série qui était un peu plus abstraite, qui s’appelle Sea Samples. J’avais travaillé avec des disques d’eau de mer dans lesquels je mettais l’encre de Chine. Le but était d’examiner comment l’eau de mer pouvait révéler l’encre de Chine et inversement. C’étaient en écho avec l’observation de l’eau de mer, une expérience liée au contexte qui m’a accueilli.
F : En dehors de Tara, est-ce qu’actuellement ENSADERS a des projets en cours ou des envies pour ses futures créations ?
N : On essaye toujours d’exposer une fois par an. On va probablement essayer de se voir cette année encore une fois pour faire une résidence de travail, puisqu’on essaye de faire ça une ou deux fois par an. Qu’est-ce qu’il y a d’intéressant… On nous a proposé de faire une carte ! Comme par hasard ! (rire)
Y : On aimerait bien travailler davantage avec l’édition, régulièrement. On a déjà fait plusieurs recueils de dessins. Des choses comme ça qu’on aimerait développer, mais en tout cas on existe encore vraiment. (rire)
F : Pour terminer, est-ce que vous avez des conseils pour les étudiants ou futurs artistes à donner ?
Y : Les meilleurs conseils, c’est prendre du plaisir à faire les choses, et puis suivre les choses qui sont les plus sincères. Il ne faut pas attendre un prof pour nous encourager.
N : Il ne faut pas passer notre temps à regarder ce que font les autres. Il faut produire, pas attendre d’avoir un projet de commande pour le faire. Une autre chose qui est importante, c’est de bien présenter son travail. Cela ne veut pas dire faire un super book sur du super beau papier, c’est plutôt savoir à qui on s’adresse. Et la troisième chose, c’est de travailler avec les autres. Et être patient. Parce que les choses n’arrivent pas tout de suite, comme être tenace, parce qu’on se prend beaucoup de râteaux. (rire)
L : Est-ce que l’école est obligatoire ?
Y : Grande question. On a passé cinq ans dans des bâtiments incroyables avec des ateliers où on travaillait 12 heures par jour. Donc il ne faut pas attendre d’avoir des regards révélations d’un grand maître. C’est vous qui allez faire le monde de demain du coup. Écoutez-vous d’abord.
N : Tout à fait. L’école c’est bien pour être avec d’autres étudiants, ça c’est vraiment très précieux.
Y : Je pense qu’on n’est jamais content à l’école de toute façon. En même temps, c’est hyper important, je trouve, de faire société dans le corps artistique, de rencontrer des gens. De toute façon, quand tu sors de l’école tu es inconnu et le milieu est déjà saturé, il y a déjà trop d’artistes, pas assez de murs et compagnie… Mais il y a plein de gens qui s’en sortent sans avoir le diplôme. Les choses ne sont pas possibles ou impossibles. Voilà ce que j’avais à dire (rire).

Photographie de Lola Coulmy.


