Rencontre avec Frédéric Bellay, photographe, peintre et dessinateur à Lanester. 
Je travaille en tant qu’assistant pour Frédéric depuis octobre 2025. Je l’aide dans l’archivage, la retouche et l’impression photographique dans sa maison qui est aussi son atelier. 
Cet entretien a été réalisé par Léandre Bellin, le 20 mars 2026 dans le salon de la maison. 

Léandre Bellin – Quel est ton parcours ? Comment en es-tu venu à la photographie ? 

Frédéric Bellay – Je suis né à Nantes. 
Au tout début, mes parents se sont installés à Saint-Brivain-les-Pins. Je suis resté là-bas assez longtemps, huit ans, je crois. C’est un endroit que j’aimais beaucoup, parce que j’étais au bord de la mer. Il y a une rue qui donnait sur l’océan et qui s’appelait la rue de la mer, pour dire. Et c’est très particulier de vivre dans une ville qui est comme ça. 
Ici (à Lanester, dans le Morbihan), où nous sommes là, en ce moment, c’est un peu particulier, on n’est pas très loin de la mer, mais ça n’a rien à voir. Ce n’est pas le même monde. Là-bas on est dans les dunes, on est dans le sable, sous les grands pins.  Je ne cherchais pas en venant ici à retrouver ce genre de choses. Là-bas, c’était très particulier. 
À Saint-Brivain, il n’y avait pas de collège. C’est comme ça que je suis arrivé à Nantes.  
À Nantes, j’étais au lycée la Collinière qui était un peu particulier avec un très vaste espace où on pouvait faire ce qu’on voulait. J’ai adoré cette période-là, à part la première année où ils ne savaient pas quoi faire des élèves qui n’étaient pas véritablement des littéraires ni des mathématiciens. Et puis l’année d’après il y a eu la création pour la toute première fois d’une classe réservée à ceux qui voulaient travailler dans les arts plastiques.  Ça m’a permis de passer ensuite du lycée à la fac. 
Depuis le départ, ce qui m’intéressait, c’était le dessin, la peinture et aussi la photographie. Je n’y connaissais rien mais il y avait quelque chose là-dedans qui m’intéressait. Mais dans les années 70, quand j’étais gamin, il n’y avait pas de revue photo, il n’y avait rien. J’allais dessiner ou peindre sur le port de Nantes qui n’existe plus en tant que tel puisque c’est devenu L’île des Machines. 
Après Nantes, je suis allé à la fac de Bordeaux en arts plastiques et c’était extrêmement intéressant parce que le cursus existait, mais en tant que tel il n’y avait pas de bâtiment qui lui était attribué. Ça a été une chance. Tous les copains et moi on était très contente de ce système-là, ou de cette absence de système en réalité.  
Je suis resté à Bordeaux cinq ans et j’ai passé un concours pour devenir prof. Je n’étais pas encore prof puisqu’il y a un moment où on t’apprend à le devenir. 
Je ne sais pas si ça dit quelque chose le centre d’art plastique CAPC (https://www.capc-bordeaux.fr/histoire-de-l-entrepot-laine). C’est dans un ancien et gigantesque entrepôt, un lieu de trafic de toutes sortes de marchandises. C’était un lieu de dépôt et il y avait en particulier des odeurs incroyables parce qu’il y avait des cafés, des trucs, des machins qui arrivaient et l’endroit était imbibé de ça. Et c’est devenu un lieu dédié à l’art. Il y avait une partie dédiée au cinéma, et puis tout le reste c’étaient des expositions et des choses vraiment à chaque fois très intéressantes.  
Et là aussi on a eu une énorme chance, c’est que ce lieu et la fac faisaient lien. On avait en particulier un prof qui s’appelait Jean-Marie Pontévia (1930-1982), qui était notre prof de philo, mais de philo en art et qui était aussi écrivain. C’est un type à qui je dois énormément et j’avais d’ailleurs commencé un travail de recherche avec lui, puis il est mort d’un cancer. Je l’avais eu comme enseignant mais on était plus dans un rapport de prof à enseignant, mais un peu autre chose puisque j’étais devenu prof entre-temps. Il y avait une liberté de travail et de recherche.  
Je travaillais sur Saul Steinberg (1914-1999), en lien avec les Américains de la même époque. Parce que donc mes parents étaient instit, et mon père était aussi écrivain. Il lisait beaucoup et je crois que c’est lui qui m’avait fait découvrir Steinberg. C’était une chance d’avoir un père écrivain, enfin il était poète plus exactement.  

LB – Est-ce qu’à ce moment-là tu avais déjà une pratique du dessin, de la peinture, de la photo ?  

FB – Du dessin, de la peinture, oui, c’était vraiment ce sur quoi je travaillais. Et pendant toute la période de la fac, je faisais de la photo. On va revenir un peu en arrière. L’histoire de la photographie est venue de mon grand-père, enfin de mes grands-parents de Lorient, qui pour Noël m’ont offert un 44, une espèce de Rolleiflex en plastique. J’avais 10 ans quand j’ai reçu ça et c’était fabuleux de voir sur ce petit écran là une image. L’image elle est déjà là, juste dans ce cadre. Produire une image c’était fabuleux, c’était une découverte incroyable. 
 
J’ai dû faire quatre bobines avec ce Rolleiflex en plastique. Et puis il a dû tomber en rade très vite parce que le matériel chinois ce n’était quand même pas de grande qualité. Mon goût pour la photographie est né de ça. 
 
J’ai toujours beaucoup dessiné. Donc j’ai continué à le faire en même temps que je faisais un peu de photographie. Mais au début je ne pouvais pas développer mes films. 
Et puis je me suis retrouvé prof d’arts plastiques. Tout de suite après la fac je me retrouve à ce moment-là à Poitiers. À cette époque-là, j’allais très souvent en Italie. Il y a quelquefois, je passais plus de temps en Italie qu’à Poitiers. Et j’allais à Florence, qui était une ville que j’aimais beaucoup. J’étais enseignant à mi-temps, voire moins parfois. Ce choix d’être à mi-temps, c’est parce que j’avais déjà envisagé cette pratique de la photo, peinture, dessin comme un travail. 
 

LB – À quel moment ça a pris de l’ampleur cette pratique artistique ?  

FB – Quand j’étais à Bordeaux, j’avais repris la photographie. J’avais un Olympus mais je ne savais pas très bien ce que je voulais faire. J’avais cette histoire de la photographie liée à mon grand-père, c’était quelque chose qui m’avait retenu. Mon père, lui, faisait un tout petit peu de photographie. 
À Bordeaux, on était deux ou trois copains et on s’était fait un atelier. Là-bas, j’ai commencé à faire des portraits et des photographies de la ville. C’était quand même la peinture et le dessin qui occupaient l’essentiel, mais la photographie s’infiltrait. Et puis il y a eu un moment donné où ça ne marchait plus donc j’ai complètement arrêté la photographie. J’ai même donné ou vendu mon matériel photo à un copain. J’avais plus que le dessin et la peinture.  
Après Poitiers, je suis parti à la Rochelle. Là ça a été un très bon moment. Je suis resté à la Rochelle deux ou trois ans. J’ai toujours habité au bord de la mer et je me retrouvais à nouveau au bord de la mer. Mais la Rochelle c’était vraiment un grand moment.  
Puis j’allais être nommé quelque part et il fallait que je demande un endroit particulier : j’ai regardé la carte et puis je me suis dit, il y a quand même une seule chose dont tu es sûr, c’est que tu as envie d’être au bord de l’eau. 
Je me suis retrouvé à Caen. J’y ai passé beaucoup de temps, c’est sans doute là que j’ai fait le plus de photos, sur ce territoire. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment recommencé à faire de la photo. Et de façon sérieuse.  

LB – Travaillais-tu de façon “personnelle” ou le travail de commande était présent ? 
 

FB – C’est à Caen que j’ai eu ma première commande. Ce fût une petite commande, mais sympa. C’était Patrick Le Bescont (directeur artistique des éditions Filigranes) qui m’avait missionné. 
Il y avait un théâtre où il se passait beaucoup de choses. Il y avait, quand on rentrait, donc, un grand espace pour laisser entrer les spectateurs et il y avait une espèce de bibliothèque sur la droite plutôt dédiée à la photographie. Et puis il y avait dans ce théâtre, la possibilité de faire des expositions. Patrick Le Bescont s’occupait des expositions. Et je ne sais plus comment je suis entré en contact avec lui mais à ce moment-là je faisais de la photographie et oui ça a pris de l’ampleur assez vite. 
J’ai continué à faire du dessin de la peinture puis il y a un moment donné où les choses ont basculé. 

LB – Pour le dessin et la peinture, as-tu eu des commandes ?  

FB – C’était vraiment un travail personnel alors qu’avec la photographie, j’ai eu des commandes assez nombreuses. C’est pas du tout le même monde. Le monde de la photographie et le monde des arts plastiques, ça n’a rien à voir. La commande, enfin le travail de commande dans la photographie, est une pratique courante. 

LB – Et, justement, comment jongles-tu entre peinture, dessin et photographie ? Fais-tu des liens entre ces trois médiums ?  

FB – J’essaye de les rassembler, de faire en sorte que les deux puissent se lier. D’ailleurs, j’ai fait un travail ici où c’est exactement ça. Ce sont des photographies de nuit, parce que la plupart de mes photographies sont de nuit, qui sont ensuite repeintes. Là j’ai réussi à faire quelque chose que je cherchais depuis longtemps. Mais il ne s’agissait pas de faire ça juste pour que ça soit joli. Il fallait que ça ait du sens. Si ça n’a pas de sens pour moi, ce n’est pas intéressant. 

LB – Pourquoi photographies-tu la nuit ? 

FB – Peut-être, quand j’étais gamin, je craignais la nuit. Je faisais des cauchemars. La photographie, c’était peut-être une manière de surpasser cette peur-là. Et c’est vrai que pendant très longtemps j’ai essentiellement pris des photos la nuit. Il y avait quelque chose que je m’étais approprié et je suis devenu très à l’aise et je continue à faire de la photographie la nuit.  
C’est un réel plaisir parce que faire de la photographie la nuit, c’est voir des choses qu’on ne voit pas, qu’on ne regarde jamais, auxquelles on n’est pas attentif. C’est un monde à part entière, tu as le monde nocturne et le monde diurne. C’est vraiment deux mondes différents. Ici je continue à faire des sorties la nuit, à faire des images. Il y a des choses qui se révèlent la nuit. 

LB – Procèdes-tu différemment la nuit et le jour ? 
 

FB – Il faut dire que le matériel a aussi beaucoup changé. Pendant longtemps, je travaillais en argentique et il n’y avait guère d’autres solutions que d’avoir un pied parce que les films n’étaient pas aussi sensibles qu’aujourd’hui. Enfin ni les films, ni les traitements. Ça demandait quand même un pied très souvent. 
 
Je ne faisais que de la photographie noir et blanc. Et puis avec le passage au numérique, tout à coup, il y a autre chose, il y a la couleur qui arrive. Et puis on n’a plus besoin d’un pied, enfin pas nécessairement. Même la nuit, et c’est ça aussi qui est intéressant, c’est qu’il y a encore de la couleur. Et ça c’est une chose que je ne pouvais pas du tout restituer auparavant, alors que je trouve ça tout à fait intéressant. 
 

LB – J’en reviens à l’espace de manière générale. Tu dis avoir toujours eu besoin d’habiter proche de la mer ou d’un point d’eau. 
 
Quelle est la place de la mer dans ton travail ? 

FB – J’ai beaucoup fait de commandes qui sont liées au littoral. Il y a deux aspects complètement distincts qui m’intéressent. Enfin, il y en a plusieurs quand même, mais on va dire essentiellement le littoral. Puis c’est l’urbain, mais vraiment le cœur des villes. Et le troisième élément, c’est la montagne.
 

LB – Pourquoi passer du littoral à la montagne ? 

FB – Parce que j’ai toujours fait de la montagne aussi, mais pendant longtemps sans emmener de matériel photo, parce que c’est lourd, c’est pénible, puis je n’y allais pas pour ça. Et donc oui, la montagne me suffisait.  
Puis j’ai fait un certain nombre de photos de nuit. Elle rentre bien dans la continuité de tout ce que j’ai fait. Mais surtout la nuit, en plein hiver de préférence, donc quand on se caille bien, à tel point que j’en ai même cassé une partie d’un Rolleiflex avec lequel je travaillais.  
Enfin bon, le monde de la montagne pour moi c’est fini, ça ne m’intéresse plus. Et puis je suis revenu au bord de la mer. Bon la maison ici elle n’est pas strictement au bord de la mer, parce que je sais ce que c’est que de vivre au bord de la mer. Pour y avoir vécu à plusieurs endroits, c’est violent souvent, c’est fatiguant. Donc on est entre une rivière et la mer. C’est aussi une manière de renouer avec elle.