Le mardi 17 mars 2026, le groupe “Sortir de l’atelier” accueille Matthieu Duperrex pour une journée à Pont-Scorff. Nous avons prévu de lui présenter nos attachements au territoire de Scorff. Pour documenter la sortie, j’ai pris mon appareil photo argentique. Malheureusement, le lendemain, j’ai découvert que j’avais mal chargé la pellicule. Le film n’a pas été exposé. Quand j’enclenchais le bouton, seule ma rétine, ma mémoire, ont été imprimées.
Il me reste encore le souvenir ténu de l’attention que j’ai concentrée à chaque prise de vue.
Près du manoir de St-Urchaud, un verger aux arbres bien alignés.
Nous nous rassemblons autour du pommier “Bienvenue”, pour accueillir Matthieu.
Avec Elisa et Marlène, nous entonnons le chant de “L’Arbre au milieu de la mer”, écrit par Sylvain Girault et Mathieu Hamon.
“1, 2, 3, le roi du silence commence.”
Le groupe, sans mot dire, prends le chemin qui mène à la Roche du Corbeau.
Muette, je suis concentrée sur mes sens.
Chaque petite sensation est un évènement.
Sous mes pieds, je sens la passerelle en bois qui penche. Elle devient montagne russe, elle serpente entre les roseaux, et découpe le paysage.
Quand je grimpe la côte qui mène à la Roche du Corbeau, je m’arrête toujours devant les mêmes branches noueuses, qui s’entremêlent. Je m’y sens liée.
Nous croisons un arbre. Son large tronc nous impressionne. Léa pose sa toute petite main contre sa vieille écorce, tout près d’une flèche tracée à l’aérosol.
Nous nous arrêtons sur un promontoire, qui donne vue sur Scorff. Nous avons tous·tes le souffle coupé, même cell·eux qui sont déjà passé·es par là.
Elliot nous raconte quelques lieux de Scorff, situés entre l’embouchure et St-Urchaud. D’une pochette, il sort des dessins, qui accompagnent sa parole. Il les tient à deux mains, devant son torse. Les couleurs des images tranchent avec son coupe-vent rouge.
Ses dessins passent ensuite de main en main.
Certaines impressions qu’Eliot présente sont posées au sol. Elles se fondent peu à peu dans le tapis de feuilles mortes.
En contrebas, tout près de Scorff – on entend son eau couler, le groupe se perche sur des cailloux.
Jade a écrit un conte, dont Scorff est un personnage. Elle nous distribue le texte.
Dans une main, le conte. L’autre, en l’air, pour prendre la parole.
L’histoire de Scorff circule de bouches en mains.
Un fragment d’œuf de pigeon qui, l’instant d’une photographie, niche dans le creux de la main de Marlène.
Sans vue. Léa nous propose un jeu où nous perdons un sens.
Immobile, je me concentre sur le vent qui glisse entre mes doigts.
Quand je marche, j’ai la sensation d’être reliée à la terre sous mes pieds. Aux vibrations.
Je suis arrêtée par un ruissellement d’eau. J’enlève mon bandeau et suis accueillie par une source, qui jaillit d’une porte en pierre. Je la trouve belle.
Un morceau de ciel se reflète dans l’eau de ce ruisseau.
“1, 2, 3, reine du silence.”
Elisa et moi décidons d’arrêter le groupe près d’un gros rocher. Nous chantons, en breton, quatre couplets de “Sonenn ar Skorf”.
De l’autre côté de Scorff, on aperçoit des trous dans la berge. Ce sont des catiches. Ak nous conte l’histoire de cellui qui les peuple, ar Goured braz, la grande anguille. Je crois apercevoir son ombre glisser sur les flots.
Matthieu se met dos aux catiches pour nous partager un texte qu’il a écrit. Il s’est également intéressé aux anguilles. Pendant son audition pour le parlement de Loire, cousine de Scorff, il a proposé que l’anguille soit l’animal totem du fleuve.
Ar Goured braz de Loire.
Près de la cale du Bas Pont-Scorff, Abel installe une bâche, qui est aussi une nappe, qui est aussi une rivière, qui est un espace commun. Assis autour, dessus, dessous, nous brodons et mangeons.
Les boîtes, sachets, salades, fromages et tranches de pain se tissent à des mots comme “sédiments”, “reflet”, “trans joy”…
Sur l’ancien pont, et ses vieilles pierres romaines, Marlène se tient droite. Elle est d’un côté de la route, nous nous sommes installé·es juste en face. Elle nous parle de Ter, rivière devenue étangs. Parfois, les voitures passent entre nous et taisent sa voix.
Marlène tient dans ses mains un carnet, rempli de photos. Elle nous en tend certaines, ou les jette. Le vent tente de les emporter jusqu’à Scorff.
Marlène a versé de l’eau de Ter à ses pieds. Des photos se noient dans la flaque. Quelques gouttes d’eau rampent sur l’asphalte, assombrissent le goudron.
Le bras de Mathieu Lelevier pointe vers Scorff. Une rangée de pierres est alignée de la passe à poissons jusque sous le pont. La ligne de roches se prolonge au loin par des peupliers bien en rang.
Les poissons qui ont suivi le chemin tracé par les pierres s’introduisent dans la passe à poisson. Cette dernière est un lieu de sensibilisation à l’environnement. Son architecture évoque les coques en bois des navires qui servaient à pêcher le saumon. Les “Sorti·es de l’atelier”, rassemblé·es autour de la station de contrôle des poissons, écoutent attentivement les explications de Mathieu Lelevier.
Le visage d’Ak est flou. Je me concentre sur les remous de l’eau et ses lèvres qui remuent.
Un lavoir et une laverie.
Un bassin en pierre, un ruisseau, des lentilles d’eau, qui respirent.
Une blanchisserie, une courroie, des vêtements sur cintres, qui défilent.
Pas de trace d’humain·es.
Clara nous propose une collecte. Ramasser des objets ? Non, je souhaite récolter des images.
Une branche sinueuse et son reflet dans Scorff, qui lui répond.
Je ramasse seulement un pétale, rose, aussi fragile qu’une photographie prise dans un boîtier vide.
Article rédigé avec la typographie Enby Gertrude, co-signée par Valentin Chauveau et Léna Salabert-Triby.
Pour en savoir plus sur la démarche de la collective Bye Bye Binary, suivez ce lien.

