Le cours “Déjà-vu”, proposé aux AVJ par Marion L’Helguen, nous fait réfléchir à la notion de republication. Nous travaillons sur un objet graphique de notre choix ayant déjà vécu sous différentes formes, pour en proposer une réinterprétation. L’objectif est d’extraire l’objet de l’époque qui l’a vu naître, et d’en proposer une traduction dans un nouveau contexte politique, social, spatiotemporel.  

Je voulais trouver une œuvre dont le propos était proche de mes thématiques de travail et de mes centres d’intérêt. J’avais aussi envie de travailler sur un objet cinématographique, en prise de vue réelle ou en animation. J’ai choisi de me pencher sur le film Kaze no Tani no Nashika (Nausicaä de la vallée du vent) de Hayao Miyazaki. Il s’agit de son premier film avec le studio Ghibli, publié en 1984. Ce long métrage décrit un environnement post-apocalyptique, dans lequel une forêt toxique, le fukai, s’est développée. En raison de la pollution humaine, cette forêt regorge de spores rendant l’air irrespirable, et d’une faune variée d’insectes géants, dangereux pour les humains. Le film, destiné à un public large, aborde des questions d’environnement, de pollution, de communauté, et d’extinction.

En me documentant, j’ai appris que l’histoire de Nausicaä a en fait existé selon trois formes, et non seulement deux : le manga original, en sept volumes, le film de 1984, qui est la version la plus connue, et son interprétation américaine de 1985, qui se destine à un public différent, et déplace le message initial du film. Je me suis concentré dans mon approche sur les deux films, qui offrent déjà beaucoup de matière à analyser ! 

La version originale du film 

Photogrammes, Hayao Miyazaki, Nausicaä de la Vallée du Vent, Studio Ghibli, 1984.  

Le film original s’ancre dans un contexte particulier au Japon : l’ère industrielle engendre des problèmes de pollution impactant la santé, avec notamment le scandale du complexe industriel de Yokaichi dans les années 1960, dont les émissions ont provoqué des problèmes de santé majeurs au sein de la population. L’expansion industrielle et ses ravages sont abordés à travers une fiction préventive et dystopique. Ce film est souvent considéré comme une des premières “écofictions1”. Le personnage de Nausicaä, qui se promène librement dans la forêt, a de l’empathie envers les insectes, et cherche à protéger le fukai malgré sa toxicité, est très important dans le message du film. Le film cherche à montrer, en reprenant les mots de Donna Haraway, une “réconciliation possible entre les humains et les non-humains2”. Cet environnement est toxique, mais poétique. Le conflit est souvent provoqué par les humains et leur volonté de reprendre le contrôle du territoire envahi par le fukai. Enfin, un axe central du film est de montrer que la toxicité du fukai n’est que le résultat de la pollution des sols : on comprend au fur et à mesure que dans une eau pure, la forêt n’est pas toxique.  

Photogramme, Hayao Miyazaki, Nausicaä de la Vallée du Vent, Studio Ghibli, 1984. Les expériences de Nausicaä dans un jardin souterrain, préservé de la pollution, lui fait comprendre que les spores des plantes sont respirables dans ces conditions. 

Plus encore, le fukai absorbe la pollution et purifie son environnement, en faisant un “allié” pour les humains. 

Photogramme, Hayao Miyazaki, Nausicaä de la Vallée du Vent, Studio Ghibli, 1984. Sous la forêt, l’eau et l’air sont purs. 

Enfin, le film aborde une thématique propre à différentes œuvres de Miyazaki : la perte du nid, des repères, des origines. Contrairement à un grand nombre de fictions destinées à un jeune public, le cinéma de Miyazaki s’efforce de montrer que la réussite ou la chance du personnage principal n’est pas liée à sa détermination ou sa vertu, mais aux conditions qui composent leur univers. La disparition des lieux, des proches, est sans retour, tout comme l’errance à laquelle iels sont condamné·es. 

L’adaptation américaine : Warriors of the Wind (1985) 

Affiche de “Warriors of the Wind”, 1985.

Les droits du film ont été rachetés l’année suivant sa diffusion par la boîte de production américaine New World Pictures, appartenant à Roger Corman. L’affiche en tant que telle en dit long sur la réinterprétation qui a eu lieu dans cette seconde version, le personnage principal féminin étant relégué au dernier plan et hypersexualisé par rapport à la réalité. Les trois personnages à l’avant n’existent pas dans le film, et l’insecte est présenté comme un monstre dangereux.  

Le film reprend la même animation que l’original, avec un doublage différent en anglais et 23 minutes supprimées. Destiné à devenir un blockbuster, le film ne censure pas les scènes violentes, ne le rendant pas plus “adapté” aux enfants. Il efface, cependant, les deux scènes qui nous font comprendre que la toxicité de la forêt est causée par la pollution des sols, et que celle-ci joue un rôle purificateur. De la même manière, les personnages sont simplifiés, pour devenir des antagonistes ou des protagonistes sans nuance. Enfin, les scènes contemplatives et poétiques mettant en scène la beauté de la forêt ont aussi été coupées. 

Cette libre réinterprétation du film soulève, à mes yeux, de nombreuses questions quant au traitement de l’image et à notre manière de traiter le message qu’elle porte. Dans une perspective qui n’est ici pas documentaire, mais purement narrative, il est possible en remaniant légèrement les dialogues et en censurant quelques passages, de présenter un film au discours diamétralement opposé à celui du film original. Il me semble que c’est transposable aux objets sur lesquels on peut travailler en AVJ, et que cela manifeste l’importance de nos choix visuels et narratifs dans notre traitement d’une thématique. 

J’ai choisi de concentrer mon approche sur le thème de la perte des repères, de la maison. Je m’intéresse à la manière dont la fiction se rapproche de thématiques sociales et politiques, tout en laissant la place à la poésie et l’imagination. La dimension symbolique du non-retour et de la perte du nid sont des thèmes que je souhaite aborder dans ma pratique générale, et il m’importe donc de les représenter. 

Le but était de voir comment, en retravaillant les visuels et en sortant les scènes choisies de leur contexte d’origine, il était possible d’évoquer des thèmes nouveaux, tout en m’appuyant sur ce que j’avais pu moi-même ressentir au visionnage du film. En recréant certains plans spécifiques du film d’origine, je veux recréer un court clipshow d’animation sur papier, en noir et blanc, rappelant cette thématique de manière poétique. Les plans choisis ne sont pas descriptifs, et laissent flotter un doute sur leur sens et leur contexte. 

Ma première tentative d’animation a engendré beaucoup de difficultés techniques. Je voulais animer au pastel gras, et j’ai choisi comme premier plan un cycle de marche, laissant apparaître les pattes d’un oiseau qui traverse le champ. Je n’imaginais pas avoir à étudier l’anatomie des serres de corvidés en regardant des vidéos Youtube au ralenti. Je pensais aussi que ma première utilisation de pastels à l’huile serait un succès. J’ai finalement abandonné la couleur pour réaliser un dessin plus simple, en noir et blanc. En commençant à redessiner les frames au propre, j’ai réalisé que le pastel tâchait énormément, et que ça m’empêchait de superposer mes images pour vérifier la fluidité de l’animation. J’ai donc décalqué le brouillon directement à partir de mon écran d’ordinateur, ce qui m’a empêché de vérifier si les images se “suivaient” bien dans l’animation. D’où un rendu final un peu irrégulier ! 

Ma seconde animation a été plus simple à exécuter, puisque j’avais l’expérience de la première. J’ai dessiné des model sheets pour les deux personnages et pour l’avion, bien que cela ne me soit pas vraiment utile puisqu’on ne voit que partiellement leurs visages sur ce plan. 

J’ai laissé de côté le pastel gras pour dessiner au crayon de papier 8B, un peu gras pour conserver cet aspect dense que j’aime bien. J’ai bien travaillé mon brouillon avant d’imprimer toutes les frames cette fois. Je les ai ensuite décalquées sur papier A4 à l’aide d’une tablette lumineuse, avant de réaliser le dessin final, en pouvant cette fois-ci superposer les images pour vérifier que l’animation fonctionnait bien.  

  1.  “This is not your world”, Extinction and Utopia in Nausicaa and the valley of the wind, 31/10/2020. https://thewastedworld.com/2020/10/31/nausicaa-extinction/ ↩︎
  2. Donna Haraway, Staying with the Trouble (Durham: Duke University Press, 2016), 151.  ↩︎