Du 10 octobre au 14 décembre se déroulait la 26e édition des Rencontres Photographiques du Pays de Lorient, « Le Cycle des Lucioles ». Pour cette édition, ce sont les notions de temps, de cycles, de passages, qui sont mises en lumière. Émilie Teulon, commissaire des expositions, introduit ainsi la biennale : « Nous avons coutume de dire que le temps passe mais ne vaudrait-il pas plutôt dire : je passe dans le temps ? ».

Temps Présent, Julien Mignot
« De quelle couleur était le ciel aujourd’hui ? », c’est la question qui voit naître « Temps Présent » de Julien Mignot.
Dès l’aube, la chambre photographique fait face à l’horizon, de la mer de l’île d’Ouessant au Golfe du Mexique. Chaque image grave sur un seul et même négatif, le contenu d’une journée, du lever au coucher du soleil, moment où le photographe quitte cette vue.
Les photographies deviennent non plus une simple observation du paysage mais une accumulation de signes en mouvement, capturés par l’objectif. Cette somme d’évènement mêlés, rendent impossible le fait de dissocier ces instants qui la composent. Chaque photographie rend compte de la mémoire unique d’une vue face à la mer. Elle enregistre le mouvement de la vague, les lumières du soleil couchant, un nuage glissant dans l’image. Le réel est présent, en quantité et en sensation, mais sous une forme liquide, fluide, rendant la lisibilité difficile pour toute personne dont l’œil aurait besoin de s’accrocher à la stabilité d’un élément figé. Cependant, les nuances et la vibrance des couleurs éveillent la gourmandise du regard.
Pour les 26èmes rencontres photographiques de Lorient, à la galerie du Faouëdic, deux procédés de tirages sont exposés. Comme aime le dire le photographe, le tirage Fresson « gomme les limites » et confie au tireur une part d’interprétation. L’impression sur papier Fuji Flex, elle, est très brillante et glacée, mais surtout très précise.
L’important dans l’œuvre du photographe résulte autant dans son procédé que de l’image finale. Devant ces photographies, on peut rester toute une journée. Comme s’il fallait rendre le temps qui y avait été inscrit.
Léandre Bellin
Extraire c’est prélever.
Face aux mains découpées, cernées d’un papier noir, Lise Dua, pour ces Rencontres photographiques de Lorient, expose À l’épreuve du temps. Elle cherche à comprendre par le biais des archives photographiques familiales mise en regard de sa propre pratique du médium ce qui se dit dans les silences qui se sont inscrits “dans le temps qui continue de défiler, avec ou sans nous”1”.
Qu’est-ce qu’extraire une chose au monde ? Un équilibre se perd-t-il ? Extraire est-ce réarranger ? Et que produit alors cette réorganisation ? Est-ce que par ce geste, on vide la substance ? Ou bien, on donne un nouveau point de perspective ? Peut-on tout soustraire ? Qu’est-ce que prélever / révéler ? Une fois la chose prélevée, devient-elle autonome ? Ou bien a-t-elle besoin de vivre rattachée, au moins encore un peu, à sa “mère”/matrice ? Comment extraire juste ce qu’il faut, pas plus pas moins ?
C’est peut-être un geste archéologique de prélever. Ça demande de fouiller. Et fouiller ça demande que quelque chose au préalable soit prêt à être fouillé. Creuser dans un existant. Creuser en espérant trouver parmi les cailloux, la poussière et le lichen, l’os. L’os que l’on cherche, ou que l’on ne cherche pas, mais qui nous trouve. A polir ou à garder dans sa forme brute. Qu’est-ce qui vous plait dans cet os ? Pourquoi l’avoir trouvé ?
Les outils dissèquent le réel (Appareil photo, cutter, Photoshop, scie-sauteuse …)
Après on devient architecte. Voilà mes bases, qu’allez-vous construire/échafauder ? Quelque chose de massif, discret, léger, aérien, lourdingue…
Extraire c’est creuser un chemin. Extraire c’est tirer quelque chose de. Extraire c’est séparer une substance d’un corps.
Comment ici, chez Lise Dua, le geste est sublimé par la mise en exergue du contact, point initial dans la famille.
Extraire la tendresse, le geste, le contact. Le mettre en évidence. Passe inaperçu au regard dans l’immensité du catalogue de famille.
1 Extrait des 26èmes Rencontres Photographiques, Le cycle des lucioles.
Auxane Caqueret
Celle qui reste – Juliette Parisot
13 octobre 2025
J’entre dans la galerie de l’école, que je commence à bien connaître, pour visiter l’exposition “Celle qui reste” de Juliette Parisot. Au premier abord, je trouve la pièce froide et vide. Seuls les murs sont occupés par les œuvres, laissant tout l’espace central et le sol de la galerie nus. Cela me semble mettre les œuvres à distance les unes des autres, et j’éprouve de la difficulté à tisser des liens entre elles. Les couleurs dominantes de l’exposition, le bleu, le blanc et le doré, me renvoient une certaine froideur. Les œuvres me paraissent presque éteintes.
Souvent, j’ai du mal à “entrer” dans les travaux photographiques présentés en galerie. À première vue, “Celle qui reste” n’échappe pas à ces codes qui ont tendance à me rebuter : des images rectangulaires sous des cadres aux bords blancs, de tailles différentes, mais bien alignées horizontalement sur un mur, à hauteur d’un regard adulte.
Je viens visiter l’exposition « Celle qui reste » car, depuis cette année, je suis ambassadrice de l’EESAB Lorient. Ce rôle nécessite que je sois capable de présenter les expositions qui ont lieu dans la galerie. Ce jour-là, Juliette Parisot est présente afin de nous expliquer sa démarche et son travail de photographe plasticienne. Dès qu’elle commence à nous raconter, je comprends que la froideur qui m’avait saisie en entrant dans la pièce est due au thème abordé par l’artiste. Tout le travail de cette série gravite autour d’un deuil immense. Il y a quelques années, Juliette Parisot a perdu sa mère et sa fille, Milo, à quelques semaines d’intervalles. Cet évènement dramatique transforme sa pratique d’artiste. Les mots qu’elle égrène pour décrire son processus de travail font prendre de l’ampleur aux images accrochées au mur. Elles me permettent de saisir les multiples couches de sens qui entourent les œuvres. Au fil de sa présentation, je finis par aimer ces couleurs qui dominent l’accrochage, même si elles me repoussaient au départ.
La couverture de survie, présente à trois endroits différents dans l’accrochage, est utilisée pour aborder à la fois le sentiment d’urgence et l’idée d’une catastrophe, et évoque également une certaine préciosité, une feuille d’or, solaire, qui redirige la lumière et nous renvoie notre propre reflet.
La couleur bleu profond habille à la fois les multiples pages de carnets présentées à l’entrée, l’artiste dans les autoportraits, et ressort profondément sur la série de photos de langes au fond de la pièce. Cette nuance est la couleur préférée de la mère de Juliette Parisot. Comme par atavisme, l’artiste l’a adoptée, et ne peint qu’avec cette couleur.
La blancheur des murs de la pièce me suggère la froideur de l’hôpital, cet endroit où l’artiste a perdu sa fille, cet endroit en manque de moyens où les patient.e.s passent et ne restent pas, cet endroit où le personnel médical, trop peu nombreux et fatigué, trop humain, commet des erreurs qui parfois sont fatales.
Malgré l’injustice qui entoure la mort de la fille de l’artiste, l’exposition est nimbée d’une tendresse et d’une force de célébration. Juliette Parisot décide de s’engager par son art, de créer des œuvres qui permettent de tisser du lien, de jeter des passerelles entre les gens. Elle raconte son histoire personnelle, qui lui semble pouvoir être universelle : il s’agit de briser les tabous entourant la maternité, la maltraitance néonatale, le silence du deuil.
À défaut d’inventer l’antonyme du mot « orphelin », qui décrirait un parent qui a perdu son enfant, la photographe-plasticienne propose une série d’images et de matières qui mettent le sujet en évidence et permettent d’ouvrir la discussion. Elle propose avec « Celle qui reste » de s’affirmer par l’action. Ainsi, toutes ses œuvres ont été « performées » avant d’être proposées sous cette forme d’exposition.
En observant les deux grands autoportraits, on ressent particulièrement cette énergie éclatante qui anime l’artiste, oscillant entre la colère et l’envie de célébrer.
Pour la série de photographies de langes flottants, l’artiste a couru, jeté en l’air, soufflé, craché, attrapé et relancé.
Également, la série présentant des vêtements de bébés, imprimée à la fois sur du papier blanc et de la couverture de survie, est le résultat de gestes précis réalisés par Juliette Parisot avec attention et intention. Les vêtements sont placés dans la photocopieuse, imprimés directement, à la même échelle. L’impression sur la couverture étant fragile, l’artiste vient immédiatement placer les feuilles sous cadre. Une sorte de rituel qui me fait autant penser à une mise en bière qu’à une manière de prendre soin. La vidéo montre également à quel point l’artiste croit en la force de partager des gestes tendres et soigneux.
De plus, Juliette Parisot accorde une importance aux mouvements de lae visiteur.se. Elle nous invite à nous déplacer pour bien saisir la profondeur de son travail plastique. Une de ses séries d’images paraît très sombre, car elle est rétro-éclairée. Afin de pouvoir discerner le corps de l’artiste, imitant des gestes universels de tendresse parentale, il faut s’approcher, s’écarter, marcher. On ne peut pas rester complètement passif devant ces images.
J’y vois une forme d’appel à l’action et au mouvement que je trouve très belle par sa simplicité. L’artiste raconte humblement que l’exposition peut permettre de libérer la parole. Une vieille femme, quatre-vingts ans, vient voir l’exposition avec son fils, et lui révèle en sortant qu’elle aussi a perdu un enfant, après des dizaines d’années à garder cette perte pour elle. Juliette Parisot décrit une autre scène : une visiteuse qui pleure pendant le vernissage.
« Celle qui reste », c’est d’abord Juliette Parisot, avec la douleur, la tendresse, les souvenirs, appareil photo et pinceau en guise de mains. C’est également la silhouette de Milo qui s’échappe de ce lange en suspension. Les contours de la mère qui se confondent avec ceux de l’artiste. La petite Juliette qui a traversé ces vêtements, l’enfant que sa mère était quand elle habitait ces vareuses. Nous, qui passons au travers de cette exposition.
Yaëlle Hivert-Paulet
Mouna Saboni. La mémoire comme des vagues.

Entrer dans l’exposition de Mouna Saboni avec son travail La mémoire comme des vagues, c’est découvrir une installation travaillée et pleine de sens. L’artiste mêle photographie, écriture et installation en jouant avec la transparence. Ce ne sont pas de simples photos, mais des images porteuses d’un regard et d’un récit personnel.
Les photographies du Maroc sont parfois associées à des mots en arabe, écrits à l’acrylique ou encore à des écritures marquées par la pression. L’écriture fait partie du paysage et apporte une émotion forte. Placés avec soin, les mots donnent aux images une véritable dimension narrative et nous plongent dans une traversée sensible du Maroc.
Des archives photographiques de famille, retrouvées dans les décombres de maisons, sont installées sous des fragments de murs. Elles évoquent des souvenirs et des histoires qui continuent d’exister malgré le temps qui passe, comme les couches de murs marquées par les années.
Le parcours de l’artiste éclaire son travail. Après un master en Économie sociale et solidaire, elle intègre l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, dont elle sort diplômée en 2012. D’abord attirée par le journalisme, elle se tourne vers une photographie plus libre, ce qui se ressent clairement dans son œuvre.
En regardant le fil conducteur des Rencontres photographiques du pays de Lorient de 2025 (Le cycle des lucioles) cela me fait directement tilt avec l’exposition de Mouna Saboni et le livre de G.Didi-Huberman, la survivance des lucioles. Les lucioles peuvent faire référence à des moments marquants, une mémoire, des expériences, en opposition à une société sombre, le fascisme dans le cas de ce livre, qui mène à l’étouffement de la lumière des lucioles.
Certains pensent qu’elle se sont éteinte au vont s’éteindre, comme Pier Paolo Pasolini, d’autres pense qu’elle existerons toujours, comme G.Didi-Huberman.
Cela peut aussi exprimer la symbolique que nous donnons aux faits passés, par leur résistance, leur survie, notamment dans le temps. Il est aussi question qu’une hiérarchie des lumières n’existe pas. Ce qui résiste dans nos mémoires est aussi important que n’importe quel moment, pensée, désir comme je trouve le fait sentir poétiquement Mouna Saboni avec le Maroc.
Lola Coulmy

