« Étant donné la manière dont la famille est occupée [en tant qu’ordre et espace social patriarcal], il nous appartient peut-être de la squatter : squatter la famille, entrer illégalement dans le bâtiment et l’habiter différemment — traînasser, nous y attarder, nous y perdre. »
Sara Ahmed, Vandalisme Queer, page 19, Édition Burn-Août, 2024

Paramétrages de la journée du vendredi 5 décembre 2025

Météo : 10°C, bruine et pluies

Coefficient : 97-98

Super Lune : nuit du 5 décembre à 00h14 heure de la France métropolitaine

Marée haute : 04h19
Marée basse : 10h38
Marée haute : 16h52
Marée basse : 22h56

Fresque 2

Désireux·se d’explorer la région Morbihannaise après avoir grandi en Côtes d’Armor d’un ruisseau, j’ai souhaité la découvrir à travers le prisme du bassin versant du Scorff et de ses habitant·es.

Aujourd’hui c’est à Pont-Scorff sous le pont Neuf que mes intentions m’ont mené. Celles de s’infiltrer, de manière éphémère, grâce à un motif à la craie dans un entre deux : entre deux ponts, entre deux bourgs, entre deux eaux, entre deux courants, entre deux rives. Ce motif, une écume bouillonnante, accompagne Scorff·e dans ses flux, ses mouvements, sa respiration et évoque ses remous, ses débordements sur les berges et dans notre vie quotidienne. Cette écume trouble et questionne les contours du fleuve, son identité, ses émotions ainsi que celles de ses habitant·es des berges et des eaux.
Cette pièce est créée dans un cadre communautaire : les créateur·ices de ce motif transgressent les normes, change de forme, tout comme Scorff·e se métamorphose ; marée, tempête, pluie, constructions, barrages.

Scorff·e devient partenaire de jeu, de genre.

Fresque 2, décembre 2025

Cette pièce est une prise vidéo de 71 minutes avec du son capturant le développement de motif organique et cellulaire remontant du·e Scorff·e, passant par le grillage sous le ponton pour remonter par capillarité sur le Pont Neuf de Pont-Scorff. Cette fresque a été dessinée par cinq personnes, ami·es trans et lesbien·nes, trempé·es, recouvert·es d’eau de pluie qui tombe dans Scorff·e, partageant un moment de création communautaire. Nous nous mélangeons entre nous, nous nous tâchons les mains de craies laissant l’eau de pluie nous infiltrer dans le fleuve pour dessiner ce motif à la craie.

Cet espace est écotone, un entre-deux : entre deux courants, entre deux bourgs, entre deux classes sociales, entre deux berges, entre deux ponts, entre eaux douces et eaux salées. Le Haut Pont-Scorff, où bourgeois·es, justice et administratif se déversaient sur le Bas Pont-Scorff, où s’activaient boulangèr·es, pécheur·euses, brasseur·euses, lavandières, et autres travailleur·euses. Ce territoire est un espace hors normes en transition.

Aujourd’hui, cet entre-deux devient un espace à espèces protégées et écologiques abritant la station de comptage des saumons de l’INRAe et Eaux et Rivières de Bretagne, dans un lieu historiquement féministe et prolétaire prolongeant la mémoire des lavandières et des acteur·ices du quotidien.
La vidéo est restituée grâce à la projection d’une handycam, la même caméra ayant filmé la création de la fresque, comme un retour direct, un reflet, une instantanéité permettant une proximité avec Scorff·e.

Lavandières

Nous sommes toujours dans l’entre-deux ponts, entre Pont Neuf et Pont Romain, présent ci-dessous.

Cette berge a été historiquement un lieu de rencontre et de partage le lavoir des lavandières prolétaires de Pont-Scorff.

Charles Perret, Lavandières à Pont-Scorff, photographie argentique, 1902

Cette série de photographies, réalisée après la réalisation de Fresque 2, suggère un moment intime de partage, de confiance et de soin intracommunautaire. Chaque sujet photographié est une personne trans et lesbien·nes. À la manière des lavandières d’autrefois, iel·les se retrouvent au bord du·e Scorff·e pour laver, rincer, étendre, mais surtout pour échanger. Elles partagent avec leurs consœurs leurs quotidiens, leurs pensées, leurs désaccords parfois, leurs ruptures aussi.

Dela découle de l’expression « laver son linge sale en
public
», qui prend ici une dimension littérale et symbolique. À même la berge, dans une atmosphère pudique et vulnérable, se crée un espace de confession et d’écoute. Historiquement, les lavoirs communaux et les abords de fleuves constituaient des lieux réservés aux femmes prolétaires lors des grands nettoyages ; des espaces marginaux mais essentiels, où le travail domestique devenait aussi un moment de sociabilité.

En réinvestissant cette marginalité, la série replace le corps sexisé au centre : un corps qui nettoie, qui se nettoie, qui prend soin après un moment de partage. Ce geste devient politique. L’espace, autrefois féministe par nécessité, devient aujourd’hui queer par choix et par présence.
Le care des marginalisé·es entre marginalisé·es y est envisagé dans toute sa complexité : prendre soin, oui, mais aussi traverser les conflits, accepter les tensions, reconnaître les fractures au sein même de la communauté. Étendre son linge à la vue de tous·tes devient alors un geste de confiance radicale, une manière d’exposer ce qui déborde, de rendre visible ce qui est habituellement tu.