Avant j’y passais assez peu régulièrement, le plus souvent pour prendre le bateau vers Port-Louis. L’embarcadère se trouve dans le port de pêche entre la « base », le pôle de course au large et le port de commerce. Sur ses cotés il y a le grand bassin qui accueille les chalutier et de l’autre au loin, l’île militaire Saint-Michel. On y croise des pêcheurs enfin, des marins, des marins-pêcheurs, mais plus surprenant à cet endroit des pêcheurs à la ligne. C’est étrange, l’embarcadère n’a rien d’un lieu très attrayant pour ce genre de loisir. Si je visualise un pêcheur à la ligne, je l’imagine plutôt au bord d’un lac ou d’une rivière, et non sur un embarcadère bétonné de la rade de Lorient. Mais il faut l’avouer, je n’y connais pas grand-chose en pêche à la ligne.

Ma découverte de l’embarcadère remonte à mon arrivée à Lorient. Lors des ateliers de rentrée, nous avions travaillé sur la zone autour de l’école, donc le port ou plus exactement les ports. À la fin d’une journée, nous nous sommes retrouvés à l’embarcadère. On s’est posés à son bout, accessible en contournant une barrière, à discuter par petits groupes et a côté de nous un pêcheur à la ligne. Un militaire qui se vantait de ses « exploits » sur le front du conflit entre l’Ukraine et la Russie. Il nous disait qu’il allait y retourner. Lors de cette première à l’embarcadère, il y avait déjà un pêcheur.

En revenant à Lorient après l’été, j’ai eu le besoin et l’envie de mener un travail en lien avec des personnes. J’ai choisi d’aller à la rencontre des pêcheurs à la ligne. J’étais curieuse « Pourquoi viennent-ils pêcher là ? » alors je prends mon appareil photo, un cahier de note, un crayon et mon courage. C’est toujours assez étrange d’aller déranger des personnes dans le but de réaliser un projet. J’ai consciencieusement choisi mes premiers pêcheurs, un groupe avec un enfant. L’approche me semblait plus simple. Je m’approche et lance : « alors ça mord aujourd’hui ?», c’est officiellement mon approche favorite face à de nouveaux pêcheurs et grâce à cette accroche la discussion a commencé. Il y a le neveu, le beau-fils et le beau-père. Ils sont de Lorient, ils viennent le plus souvent en famille pour passer un peu de temps dehors, mais c’est le beau-fils l’expert en pêche qui a converti tout le monde. On discute espèces de poissons et le beau-père me raconte un peu ce qu’il fait, je fais quelques photos. Le neveu me montre les deux poissons qu’ils ont pêchés. Cette première rencontre agréable m’a confortée dans l’idée de poursuivre ce projet. Ce n’est pas si difficile d’aborder des pêcheurs.

Je retourne souvent à l’embarcadère. Je croise beaucoup de pêcheurs différents. J’y vais souvent en journée, parfois le soir. Quand il y trop de monde, je me sens anxieuse. J’ai l’impression de devoir aller discuter avec tous les pêcheurs, comme ci ces derniers allaient m’en vouloir de ne pas les saluer. Au bout d’un moment, j’ai commencé à recroiser certains d’entre eux. Cela me rassure quand ils me saluent de loin. J’ai l’impression d’être une habitante du lieu. Au fil des rencontres, je me rapproche d’eux et cela se ressent dans mes photos. Les principaux occupants du lieu sont des retraités. Ils viennent en voiture et se garent directement devant l’eau. Ce sont pour la majorité des personnes qui vivent dans le coin depuis toujours. Certains ont travaillé toute leur vie au port de pêche. Ils ont vu l’évolution de l’embarcadère. Ça m’intéresse leur relation au lieu, et leur nostalgie.

Depuis trois ou quatre ans, des affiches d’interdiction ont été placardées le long de l’embarcadère. Ils ont peur de perdre leur accès à l’embarcadère, certains y voient le début de la fin « quand ils vont verbaliser, ce sera pour nous faire partir », m’a dit Fredo, un pêcheur à la retraite qui travaille encore 30 heures pas semaines dans un restaurant de Lorient. Pour le moment la pratique de la pêche à la ligne semble acceptée et je n’ai encore jamais croisé de voiture de police.

Je commence à trouver ma place. Je comprends un peu mieux l’univers de l’embarcadère et je peux reconnaître certains poissons, le tacaud surtout, en ce moment…

Janvier 2025
Lou-Anne Oléron